Les conditions de participation à une expo photo jugées indignes par “Impressum”

Le Pôle métropolitain du Genevois français et l’Association des Communes Genevoises (ACG) lancent un appel aux photographes amateurs et professionnels pour leur prochaine exposition. Mais les participants à ce concours doivent s’engager à… ne pas être rémunéré. “Impressum” dénonce un règlement “indigne et amoral”, et demande aux organisateurs de rétribuer les lauréats.

Le Pôle métropolitain du Genevois français et l’Association des communes genevoises ont fait parvenir aux médias un communiqué dans lequel ils expliquent s’engager “dans l’organisation d’une nouvelle exposition photographique itinérante sur le périmètre du Grand Genève, intitulée « Visages du Léman Express ». Cette communication a heurté un photographe professionnel qui nous a contactés via le “SAV de l’actualité”. Après avoir exposé son ras-le-bol, il s’interroge sur l’aspect légal et moral de cette action.

Revenons donc à ce communiqué de presse. Les deux institutions expliquent vouloir “se focaliser sur ce véritable trait d’union franco-suisse, à travers le média de la photographie et porteront une exposition pour valoriser les gares Léman Express à travers le regard que portent les habitants et usagers sur ces lieux, dans leur diversité et leurs usages“. Les organisateurs précisent que “L’humain sera au centre de ce projet unique, qui participe à l’affirmation de notre identité commune, en mettant l’art et la culture au service du Grand Genève.

Pour participer à cette exposition, un appel à candidatures est lancé “à l’attention des photographes professionnels ou amateurs, de France ou de Suisse“. On apprend que l’exposition, qui se déroulera sur un an, à partir de septembre 2021, sera itinérante sur l’ensemble du territoire du Grand Genève et réunira entre 20 et 40 photographies. Elle sera gratuite et accessible à tous.

“Le photographe doit autoriser “le Pôle métropolitain du Genevois français et l’ACG à exploiter sa photo à titre gracieux

Mais les choses se gâtent lorsqu’on commence à lire le règlement. Car si l’humain doit être au centre du projet, le photographe, lui, est relégué au rang de… bénévole puisqu’il est clairement précisé que “L’auteur-e de la photographie s’engage à ne pas demander de rétribution”. Et ceci même si ce bénévole-là, on lui en demande beaucoup. Il doit tout d’abord garantir “que l’œuvre proposée est originale, inédite”, puis “se charger des autorisations de tous tiers ayant directement ou indirectement participé à sa réalisation et/ou qui estimeraient avoir un droit quelconque à faire valoir à son égard et assumerait la charge de tous les éventuels paiements en découlant“. Il est également dans l’obligation de garantir le Pôle métropolitain et l’ACG “contre tous recours, actions ou réclamations que pourraient former, à un titre quelconque, tous tiers, à l’occasion de l’exercice des droits cédés aux présentes et plus généralement au titre de toutes les garanties et engagements pris au titre du présent accord.” Il sera également demandé “aux photographes retenus une présence au cours de l’exposition itinérante, notamment à l’occasion des inaugurations ou des rencontres. Dans tous les cas, le Pôle métropolitain et l’ACG ne sont pas en mesure de prendre en charge les frais d’hébergement, de restauration et de déplacement des participants.”

Concernant les droits d’utilisation, le photographe doit autoriser “le Pôle métropolitain du Genevois français et l’ACG à exploiter sa photo à titre gracieux sur tout support de communication (site web, réseaux sociaux, newsletter, bulletin municipal, etc.) dans le strict cadre de l’appel à photo et de l’exposition associée à cet appel à photo, de la promotion de l’événement avant et durant toute la durée de l’événement.” “Le-la participant-e autorise le Pôle métropolitain du Genevois français et l’ACG à utiliser, sur tous les supports connus, ses photos à des fins de promotion et de rétrospective des activités du Pôle métropolitain du Genevois français et de l’ACG, durant toute la durée de l’itinérance de l’exposition et les cinq années à venir.”

Contacté, le service communication du Grand-Genève confirme le principe de non-rémunération des photographes “comme lors des autres expositions déjà organisées“. Le coût total de l’exposition s’élève à 20 000 euros environ.

Gisèle Meynet, chargée de mission culture au Pôle métropolitain du Genevois français, confirme cette option adoptée par le Pôle métropolitain et l’Association des Communes Genevoises. “Il s’agit d’une décision collégiale de ces deux instances. Concernant le jury, il est notamment composé de professionnels français et pour la Suisse, il s’agit d’un représentant de l’union suisse des photographes professionnels (USPP), qui ont également validé ce principe. En 2017, la première exposition a tourné dans le territoire du Grand-Genève pendant deux ans dans 35 communes, les photographes retenus ont pu être vus, c’est une belle visibilité et une forme de soutien à leur travail. “

Pour répondre directement aux questions du photographe se plaignant d’une telle situation, l’opération est parfaitement légale, chacun est, en effet, libre d’y participer et donc d’accepter ces conditions. Ce que nous certifient d’ailleurs d’autres photographes professionnels qui dénoncent également ce type de règlement devenu monnaie courante. Après avoir consulté la documentation liée à cette exposition, Dominique Diserens, secrétaire centrale d'”Impressum”, plus importante association professionnelle de journalistes et de photographes de presse Suisse, s’insurge : “Que ce règlement soit légal, c’est une chose, mais il est totalement amoral de la part d’institutions de droit public qui devraient être des modèles en matière de droits d’auteur.

Nous allons mettre les points sur les i par rapport aux conditions de participation et leur demander de rémunérer les photographes pour leur travail.

Dominique Diserens, secrétaire centrale d'”Impressum”, plus importante association professionnelle de journalistes et de photographes de presse Suisse

Encouragez-vous, en l’état, les photographes professionnels a participer à ce concours ? “Absolument pas ! Les conditions posées dans le règlement sont destinées à des photographes amateurs, pas à des professionnels. C’est un peu comme si des jardiniers amateurs étaient engagés par des communes dans le service des espaces verts. C’est vraiment indigne ! Madame Diserens indique qu’un courrier va être envoyé aux organisateurs : “nous allons mettre les points sur les i par rapport aux conditions de participation et leur demander de rémunérer les photographes pour leur travail. Les barèmes sont connus, nous avons négocié des minima qui sont respectés par les éditeurs, je ne comprends pas pourquoi ce type de barème n’est pas appliqué par ces institutions.”

Même si ce genre de règlement est aujourd’hui très répandu, “Impressum” veut lutter contre ce type de pratiques : “Il y a un peu plus d’un an la législation envers les photographes a changé. Elle tend vers une plus grande protection de ceux-ci et de leurs photographies notamment en matière de droits d’auteur. Le règlement de cette exposition va à l’inverse de la tendance actuelle du législateur en Suisse. Ce n’est pas acceptable.”


Le règlement du concours :

Site du genevois français : https://www.genevoisfrancais.org/

Note de la rédaction.
– L’auteur de cet article est également membre d’Impressum.
– Les photographes contactés n’ont pas souhaité être cités.
– Les personnes interviewées ont relu leurs interventions.

2 pensées sur “Les conditions de participation à une expo photo jugées indignes par “Impressum”

  • avril 25, 2021 à 8:14
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    Il me semble plus que juste de rémunérer les artistes. Pas d’évènements sans eux. Les applaudissement ne suffisent plus !! Exposer gratuitement pour la gloriole ….. alors que les organisateurs vendent des produits dérivés et autres. STOP ! Partage des profits !

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  • avril 26, 2021 à 2:34
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    Qu’une institution publique se permettent de garder les droits cinq ans, c’est franchement abusé. Et eux ils ont leur salaire à la fin du mois. Les photographes ils font comment pour vivre ?

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